« On ne parlait que de ça (…) Tout donnait l’impression d’un monde en train de s’écrouler. Et pourtant autour de nous, les choses semblaient toujours à leur place. Tout était en ordre», écrit F. Aubenas dans l'avant-propos de son livre. La réalité de la crise lui paraissait dur à saisir, sa démarche relevait donc de l'évidence. Dans son nouveau rôle elle garde son vrai nom, mais elle s’invente un autre passé. Son diplôme ? Un simple bac. Expérience professionnelle ? Aucune. La recherche d'emploi avec un tel CV lui paraît insurmontable. Le pire pour la journaliste était la perception du temps. « On pense toujours que les sans-emplois ont du temps. Mais c’est faux. C'est le temps du Néant. On passe toute la journée à chercher du boulot et le personnel du Pôle Emploi n’a que très peu de temps à nous accorder.» Après une recherche longue elle finit par trouver un emploi en tant que femme de ménage dans un camping et sur le quai de Ouistreham. Mais le travail lui est une torture. Les conditions sont misérables, le salaire aussi. Au bout de six mois on lui offre finalement un CDI. Jusque-là elle vit humiliation et préjugés, exploitation et mépris. Mais aussi de la solidarité.

Dans son livre elle retrace son histoire de manière captivante. Elle observe, décrit, raconte. Et fait surtout parler les autres. Ceux qui vivent avec elle la France d’en bas. Parfois on se croit dans un roman, tellement ses rencontres sont colorées, ses descriptions détaillées. Pourtant, on cherche le grand choc révélatoire. Ce que décrit Aubenas n’a rien de spectaculaire ou de scandaleux. Aussi banal que cela puisse paraître, c'est la simple réalité. Une réalité terrifiante, mais pas de révélation révolutionnaire. « Je voulais rendre l’invisible visible », explique Aubenas. Elle y est à peine arrivée dans son livre.

Ce genre de jeu de rôle journalistique n’est pas nouveau. Aubenas en est consciente et connaît bien les œuvres de ses prédécesseurs. Surtout celles de Günter Wallraff. « Autrefois Wallraff était un idole pour moi. J’étais nourri de ça. » Déjà dans les années 70 l’Allemand s’est fait un nom en tant que journaliste d'investigation effectuant ses enquêtes en totale immersion. Sous l’identité de Hans Esser il a travaillé pendant plus de trois mois au quotidien allemand BILD afin de révéler ses méthodes douteuses de recherche. Son livre sur cette expérience (Der Aufmacher: Der Mann, der bei BILD Hans Esser war) faisait couler beaucoup d’encre à l’époque. Par la suite Wallraff a fait bon nombre de projets de ce genre. Il se fait entre autres passer pour un travailleur étranger de la Turquie, pour un SDF et en 2009 pour un homme de couleur. Avec des révélations violentes.

D’un point de vue journalistique Wallraff restera sans doute l’idole d’Aubenas. Car ses enquêtes révélaient une démarche plus téméraire et ses publications étaient plus spectaculaires. Wallraff allait parfois jusqu'à se mettre en danger de mort lors de ses recherches. En 1985 il écrivait à ce sujet : « Il faut se déguiser, afin de démasquer la société, il faut tromper et simuler afin de trouver la vérité. » Pourtant beaucoup de « victimes » de Wallraff sont en désaccord sur ce point. Elles se sentent abusées et trompées.  Non seulement la BILD-Zeitung et d’autres institutions ont porté plainte contre le journaliste, mais le Presserat (conseil de presse) a en plus prononcé un blâme à son encontre. La question de la légitimité de cette méthode se pose en effet. Le Pressekodex allemand (code déontologique de la presse) impose : « Un journaliste révèle toujours son identité. » Mais on y trouve aussi : « La recherche masquée est justifiée dans le cas où le journaliste, grâce à cette méthode, parvient à révéler des informations de grand intérêt publique qu’il ne peut pas obtenir autrement. » Florence Aubenas n’aura probablement pas trop à s'inquiéter car au final, elle ne se livre à aucune attaque frontale qui pourrait lui prêter une intention diffamatoire.

Florence Aubenas, Le quai de Ouistreham, Editions de l'Olivier.

(Crédit Photo: flickr/Raging Sociopath)