Le concept de « patriotisme constitutionnel » va à l'encontre de cette vision de l'oubli comme devoir civique. Introduit par le philosophe allemand Dolf Sternberger (« Verfassungspatriotismus »), il a été mis en avant par Jürgen Habermas en 1986, dans le contexte dit de la « querelle des historiens ». Dans ce débat, des historiens avaient émis l'idée qu'il fallait promouvoir un « renouveau de la conscience nationale en fournissant des images positives du passé », ce qui impliquait une « relativisation des crimes nazis ». Pour J. Habermas, comme l'écrit Justine Lacroix, « être citoyen de l'Allemagne, c'était d'abord exercer, sans restrictions ni concessions, une responsabilité à l'égard du passé national et porter un regard critique sur ses traditions. » L'oubli, tel qu'il a été conceptualisé par Renan, n'est plus possible à raison de la rupture historique introduite par Auschwitz. À la différence du patriotisme d'antan, ajoute J. Lacroix, « le patriotisme constitutionnel se fonde tant sur une pleine réminiscence que sur une responsabilité assumée pour les crimes du passé. » Il s'agirait d'un patriotisme d'un type nouveau, une « forme de raison civique » se substituant à « l'identification ethnique ou géographique » et reposant sur un « attachement aux droits garantis par la Loi fondamentale » (Céline Spector, 2007).

La citoyenneté démocratique européenne, née du génocide, ne serait pas post-nationale mais « post-nationaliste », selon Justine Lacroix. Il ne s'agirait pas selon cette dernière d'affirmer « une supériorité morale sur les générations précédentes » (cf. Alain Finkielkraut, cité par JL), mais d'adopter « une perspective décentrée ou réflexive » qui ne vaudrait pas seulement pour les Etats-nations mais aussi pour l'Union européenne.

En se dotant d'instruments juridiques visant à ce que les Etats de l'Union mettent en place des législations condamnant la négation des crimes du passé, l'Europe démocratique réaffirmerait les bases conceptuelles sur lesquelles elle serait fondée, celles d'un patriotisme constitutionnel européen, où le droit est envisagé comme un « vecteur de civilisation du politique » (Justine Lacroix). Dans cette perspective, comme l'écrit Céline Spector, afin d'expliciter la thèse de l'ouvrage de Jan-Werner Müller, Constitutional Patriotism (Princeton University Press, 2007), « seule une culture constitutionnelle centrée sur des normes universalistes et démocratiques, reflétées à travers des expériences historiques singulières, peut en réalité suppléer à l’identité européenne défaillante. » (Comment se sentir européen ? - La Vie des Idées, 29 novembre 2007).

Le XX° siècle, cet « âge des extrêmes » (Eric Hobsbawm), aurait conféré à l'Europe un ascendant moral, une « sensibilité plus grande à l'intégrité personnelle et physique » selon J. Habermas. L'Union européenne serait dès lors « la pointe avancée d'une histoire raisonnable » (Jean-Marc Ferry, cité par Justine Lacroix). Mais Justine Lacroix remarque non sans raison que l'on peut lire dans cette assertion, une nouvelle forme du paternalisme de l'Europe éclairant le monde.

L'adoption de la décision–cadre du Conseil visant à lutter contre le racisme et la xénophobie, que nous avons étudiée précédemment, montre en tout cas qu'une culture politique partagée ne résulte pas seulement d'une adhésion intellectuelle à des principes abstraits – critique souvent formulée à l'égard du patriotisme constitutionnel – mais bien de l'intériorisation de conceptions forgées et éprouvées d'abord dans le cadre stato-national et diffusées ensuite dans l'espace européen par les institutions de l'Union. Sur ce plan, la constitution d'un espace public demeure nécessaire à l'échelle européenne – la mobilisation des historiens en est un exemple – où ces mêmes conceptions pourront être discutées et révisées, selon un processus de délibération publique. Si une forme de distanciation critique, de réflexivité – que Justine Lacroix nomme « ironie » – doit être opérée vis-à-vis du passé national, elle doit l'être également pour la construction européenne. Toutefois, s'agissant de la mémoire des crimes du nazisme, qui fonde l'Europe démocratique, nous nous heurtons à une aporie : ce qui est constitutif de l'identité européenne d'après-guerre peut-il faire l'objet d'une « distanciation critique » aboutissant à la négation même de cette identité ? La perspective décentrée ou réflexive souhaitée par J. Lacroix aboutit ici à sa propre limite et nous retrouvons la définition originelle du concept de patriotisme constitutionnel, proposée par le philosophe Dolf Sternberger : il s'agit d'une « forme d'amitié civique » qui conduit les citoyens « à s'identifier à la démocratie » et « à vouloir la défendre contre ses ennemis. » (Céline Spector, 2007)

Dessin et photo : © Michel DELMOTTE, Le sang des autres, 2002